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Archive pour la catégorie : Femmages

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Christiane Klapisch-Zuber (1936-2024)Astrid de Crollalanza / Association Mnémosyne

En mémoire de Christiane Klapisch-Zuber (1936-2024)

Femmages

Née à Mulhouse (Haut-Rhin) le 30 novembre 1936, Christiane Klapisch-Zuber est décédée le 29 novembre 2024 à Paris, la veille de son 88e anniversaire.

Entrée en 1955 à l’ENS de Sèvres, Christiane Klapisch-Zuber obtient l’Agrégation d’histoire et de géographie en 1959. Après son engagement militant durant la fin de la Guerre d’Algérie auprès du FLN (pour lequel elle est emprisonnée à la Roquette de septembre 1960 à juillet 1961), elle est repérée par Fernand Braudel et entre à la VIeSection de l’EPHE en 1962 (qui devient l’EHESS en 1975). Comme de très nombreux historien-ne-s de sa génération, elle pratique l’histoire quantitative et économique et intègre en 1965 une équipe travaillant sur un nouveau projet, les « villages désertés », en vue du Congrès International d’Histoire économique. Parallèlement, elle mène une thèse de troisième cycle sur la consommation d’art et sur l’usage du marbre de Carrare (sujet que lui a proposé Ruggiero Romano) qu’elle soutient en 1966 sous la direction de Jacques Le Goff : Les maîtres du marbre. Carrare 1300-1600, publié en 1969.

Elle se tourne alors vers Florence. C’est dans la cité toscane qu’elle rencontre David Herlihy avec lequel elle travaille durant douze ans sur une source fiscale remarquable, le catasto de 1427 (dépouillement, codage des données à l’âge des fiches perforées). En 1978 paraît ce qui demeure l’un des plus grands « monuments » de l’histoire quantitative, Les Toscans et leurs familles. Une étude du catasto florentin de 1427. L’étude minutieuse de 60 000 foyers (264 000 personnes) permet de connaître les comportements démographiques, les rapports entre les groupes d’âge et entre les sexes, les patrimoines, les niveaux de fortune, les activités économiques et les différences entre ville et campagne. Point d’orgue de l’histoire sérielle, le livre révèle en même temps les limites de la documentation fiscale pour qui s’efforce, comme Christiane Klapisch-Zuber, de construire une histoire de la famille et de l’intime et il annonce pour l’avenir d’autres voies possibles. En effet, la dernière partie de l’ouvrage esquisse une histoire des comportements et des trajectoires individuelles en délaissant les catégories, raison pour laquelle le catasto est complété par une autre source, très peu connue à l’époque en France : les ricordanze, ces livres de famille rédigés dès la fin du XIIIe siècles par les marchands florentins soucieux de mettre en mémoire leur passé et leur devenir familiaux, qui vont devenir l’une des documentations privilégiées de Christiane Klapisch-Zuber jusqu’à la fin de sa carrière pour construire une histoire sociale et une histoire des femmes.

En 1979, Christiane Klapisch-Zuber est une des premières femmes à obtenir le statut de « Directrice d’études » à l’EHESS. Son séminaire principal s’intitule « Démographie et anthropologie historique de l’Italie médiévale ». Parallèlement, en collaboration avec André Burguière et Françoise Zonabend, elle anime un séminaire commun intitulé « Histoire et anthropologie des sociétés européennes (XVe-XXe siècle). C’est en grande partie de ce séminaire pluridisciplinaire qu’est née l’Histoire de la famille parue en 1986, qu’elle a co-dirigée avec André Burguière, Martine Segalen et Françoise Zonabend.

Dans les ricordanze, qui représentent une sorte d’état civil de la famille rédigé par les hommes, Christiane Klapisch-Zuber n’a eu de cesse de traquer les destins des filles et des femmes. Elle s’intéresse à la manière dont les « marchands écrivains » ont reconstitué leur passé familial, à leur mémoire généalogique et à leurs stratégies d’écriture. Mais surtout, elle construit peu à peu une histoire de la vie quotidienne et intime des Florentines, « denrées du marché matrimonial » et « hôtes de passage » dans la casa des hommes. Elle étudie, tour à tour, la sexualité, la dot (au centre de toutes les préoccupations des Florentins dans cette société très fortement patrilinéaire), la contraception, la fécondité, l’allaitement mercenaire, le sevrage (plus précoce pour les filles que pour les garçons) la maternité (« les mères cruelles »), le veuvage, la mortalité, la nuptialité et les stratégies matrimoniales (« Le Complexe de Griselda »), les gestes et les échanges de l’alliance (« Zacharie ou le père évincé »), l’identité, l’anthroponymie (« Le nom refait »), la parenté spirituelle (elle montre que le compérage est bien plus important que le parrainage), la vie familiale, l’éducation et l’apprentissage de la lecture (« les clefs florentines de Barbe-Bleue »), la place des femmes dans les rituels privés et publics sur lesquels l’Église, même encore au XVe siècle, a peu d’emprise. Dès 1979, quand elle publie dans les Annales un essai sur les rites nuptiaux toscans, et jusqu’en 1988, quand paraît son premier recueil d’articles (La famiglia e le donne nel Rinascimento a Firenze), elle procède par petites touches, mais explorant en profondeur ces sources privées uniques en leur genre qu’elle a (re)découvertes et dont elle saisit le potentiel heuristique extraordinaire : au fil du temps elle va ainsi élaborer une anthropologie historique de la famille et des femmes extrêmement novatrice et originale. Ces recherches qui figurent dans La Maison et le nom. Stratégies et rituels dans l’Italie de la Renaissance, ouvrage paru en 1990, sont encore à l’origine de ses deux derniers ouvrages, Mariages à la florentine, édité en 2020 et, aux côtés de grandes parties inédites, de Florence à l’écritoire (2023).

À la fin des années Quatre-vingt du siècle dernier, la découverte d’un dossier documentaire extraordinaire du XIVe siècle l’amène à enquêter sur les magnats florentins, ces nobles proscrits par les Ordinamenti di Giustizia de 1293 qui, un demi-siècle plus tard, cherchent à retrouver leurs droits politiques, au prix d’un radical changement de nom et d’armoiries. Avec Michel Pastoureau, spécialiste d’héraldique, elle enquête sur les signes visuels et sur le système anthroponymique qui structurent l’identité de ces nobles (« Ruptures de parenté et changements d’identité chez les magnats florentins du XIVesiècle » Annales, 1988). En 2006, sa pratique pluri décennale des magnats, sa connaissance de la société et de la vie politique de Florence, l’amène à publier un livre de synthèse remarquable intitulé Retour à la cité. Les magnats de Florence, 1340-1440.

Dans ses travaux les plus récents, Christiane Klapisch-Zuber a fortement intégré les documents iconographiques, sans doute, une manière de renouer avec ses rêves d’enfants lorsqu’elle voulait étudier l’histoire de l’art, voire mener une carrière artistique. Le choix des sujets à explorer trahit une grande curiosité intellectuelle : en 2000, elle publie L’Ombre des ancêtres. Essai sur l’imaginaire médiéval de la parenté, somme impressionnante sur l’origine de l’arbre généalogique ; en 2015, elle brosse un portrait historique et artistique foisonnant de Dismas, ce saint qui pour certains avait usurpé sa place au Paradis (Le Voleur de Paradis. Le Bon larron dans l’art et dans la société (XIVe-XVIe siècles).

Christiane Klapisch-Zuber est indiscutablement la plus grande spécialiste française de l’histoire des femmes et du genre à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Une grande partie de sa carrière a été orientée vers ce champ de recherche. Sous l’impulsion de Michelle Perrot, elle a participé dès sa fondation au bulletin Pénélope (de 1979 à 1985) qui a diffusé les recherches sur l’histoire des femmes. Pendant deux décennies, aux côtés, entre autres, de Cécile Dauphin et d’Arlette Farge, elle a été l’une des plus énergiques animatrices d’un groupe de chercheuses se réunissant au Centre historique de l’EHESS pour discuter des travaux et des enjeux de l’histoire des femmes. C’est en partie de ce groupe qu’est née l’Histoire des femmes, publiée en 1990-1991, entreprise collective qui reste aujourd’hui la plus imposante synthèse sur ce thème et dans laquelle elle a dirigé le tome 2 consacré au Moyen Âge. Christiane Klapisch-Zuber a également été directrice de Mnémosyne (Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre). Elle est restée membre du Comité de rédaction de la revue Clio, Histoire, Femmes et sociétés depuis sa création en 1995.

Christiane Klapisch-Zuber a également beaucoup produit en Italie et en italien, dans sa terre et sa langue d’élection. Son premier recueil d’articles sur la famille et les femmes florentines est d’abord paru chez l’éditeur italien Laterza en 1988 avant d’être publié en France (1990) et en Allemagne (1995). Trois de ses livres ont été traduits en italien, un quatrième paraîtra posthume. Dès sa fondation en 1989 elle a adhéré à la Società italiana delle storiche (SIS) et elle a notamment collaboré à une entreprise collective promue par la SIS en dirigeant avec Michela Di Giorgio le volume consacré à l’histoire du mariage (Storia del matrimonio), un des quatre volumes de la Storia delle donne in Italia, parue chez l’éditeur Laterza en 1996.

De renommée internationale, aux États-Unis sa carrière et son œuvre ont été couronnées en 2003 par le prestigieux Paul O. Kristeller Lifetime Achievement Award. L’année suivante, elle a également reçu le titre de Docteure honoris causa de l’Institut universitaire européen de Florence puis, en janvier 2008, le même titre décerné par l’Université de Pise. En 1993, elle avait été élue Députée de la Deputazione di storia patria della Toscana.

Douée d’un style littéraire exceptionnel chez les historien-ne-s, elle a su allier une variété de démarches, démographique, quantitative, ethnographique ou micro-historique. Elle a construit une œuvre d’une ampleur et d’une richesse considérables dans laquelle l’histoire des femmes et du genre tient une place centrale.

Toutes celles et tous ceux qui ont côtoyé Christiane Klapisch-Zuber, remarquaient immédiatement ses qualités hors du commun, non seulement celles qui font d’elle l’une des plus éminentes historiennes de sa génération (intelligence, vivacité, perspicacité, créatrice de champs nouveaux, etc.) mais aussi ses qualités humaines : écoute attentive de l’autre, amour profond de son prochain, disponibilité, sens du collectif, modestie, pudeur, discrétion, humour. Christiane Klapisch-Zuber était une grande dame qui, tout en faisant les choses sérieusement, ne se prenait jamais au sérieux. Elle venait tout juste de terminer un nouveau livre qu’elle avait intitulé Des vifs et des morts.

Isabelle Chabot & Didier Lett

4 décembre 2024/par Mnémosyne
https://mnemosyne-asso.com/wp-content/uploads/2024/12/Christiane-Klapisch-Zuber.png 1080 1080 Mnémosyne https://mnemosyne-asso.com/wp-content/uploads/2019/09/logo.png Mnémosyne2024-12-04 09:00:372025-02-08 08:01:54En mémoire de Christiane Klapisch-Zuber (1936-2024)
Annie Rouquier (1932-2024)© Marie-Laure Smilovici ; Mnémosyne, 2024.

En mémoire d’Annie Rouquier (1932-2024)

Actualités, Femmages

Annie nous a quitté.es le 28 juin. Elle a été une adhérente active de l’association Mnémosyne, membre du conseil d’administration dans les années 2000, une des chevilles ouvrières de la publication du manuel La Place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte (Belin, 2010). « Livre d’histoire au féminin et masculin », qui balaie, avec ce regard porté par une trentaine de contributeurs/trices, les programmes classiques de l’enseignement secondaire, cet ouvrage a été diffusé à plus de 7000 exemplaires ; nombre d’enseignant.es l’utilisent toujours et nous en parlent avec chaleur. Nous (Geneviève Dermenjian, Irène Jami, Françoise Thébaud), qui avons dirigé avec elle ce travail, souhaitons lui dédier ce court femmage. Comme tout travail collectif (celui-ci fut entièrement bénévole, au seul bénéfice de l’association), ce fut en effet une belle aventure intellectuelle qui permit la construction d’une forte amitié. Du parcours de vie d’Annie, nous connaissons peu de choses avant notre rencontre, seulement quelques bribes racontées lors de moments conviviaux. Elles resteront malheureusement lacunaires, alors qu’Annie, historienne de formation, adepte d’une approche critique de l’histoire (à cet égard, elle avait adhéré au Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l’Histoire fondé en 2005), fut une femme engagée dans les combats du siècle, membre notamment de la Ligue des Droits de l’homme. Devenue Inspectrice Pédagogique Régionale (IPR), Annie eut l’audace d’user de son pouvoir institutionnel pour que les femmes entrent dans l’histoire scolaire. Elle fait partie de ces pionnières à qui l’on doit d’avoir aujourd’hui quelques femmes dans les index biographiques des manuels d’histoire de l’enseignement secondaire, ainsi que quelques doubles pages qui sont rarement satisfaisantes à nos yeux mais témoignent de la mixité du passé. Initiatrice en 2001 et animatrice du Café d’Histoire d’Aix-en-Provence, participante fidèle des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, Annie entendait promouvoir une histoire mixte et y former les enseignant.es. Avec Chantal Février, également IPR, elle a contribué au numéro de mars 1999 des Cahiers pédagogiques intitulé « Filles et femmes à l’école, II » ; elles y analysaient la place réduite des femmes dans les manuels de lycée de la fin des années 1990 et appelaient à bousculer les habitudes, comme à produire de nouveaux supports d’enseignement. Puis Annie a organisé en mars 2001, à Marseille, les Rencontres de la Durance, y invitant Michelle Zancarini-Fournel, spécialiste d’histoire des femmes, alors professeure à l’IUFM de Lyon, établissement pilote pour l’application de la Convention interministérielle « pour la promotion de l'égalité des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif » (2000). Ces rencontres ayant fait apparaître le manque de moyens documentaires mis à la disposition des professeur.es pour rendre visibles les femmes dans leur enseignement, Annie a produit, avec la collaboration de Gérald Attali, un recueil de documents mis en perspective par de longues introductions : un premier outil pédagogique intitulé « Quelques documents pour un enseignement secondaire mixte ».C’est tout naturellement qu’Annie a adhéré à Mnémosyne fondée en 2000 par des universitaires spécialistes d’histoire des femmes et du genre et des enseignantes du secondaire. Elle a participé aux nombreux débats sur la nature de l’association, tout à la fois association professionnelle, de promotion et de diffusion de l’histoire des femmes, et partagé sa préoccupation d’en diffuser les apports dans le second degré. Ainsi a mûri, dans un contexte de politique ministérielle favorable, le projet du manuel à destination des enseignant.es en collège et lycée. Nous avons alors découvert Annie qui, avec André son mari, nous a reçues à deux reprises pour plusieurs journées de travail collectif dans leur superbe maison de Vauvenargues, face à la montagne Sainte-Victoire. L’accueil chaleureux et attentif, la beauté du lieu, les bibliothèques, la petite pièce-cocon joliment dénommée « l’utérus », les plats savoureux, les longues discussions, le plaisir d’un vrai travail collectif où tout pouvait se dire, se soulever, se suggérer en toute liberté… C’est avec beaucoup de nostalgie et d’émotion que nous nous souvenons de ces moments partagés. Dans un contexte moins favorable que dans les années 2000, l’histoire scolaire a encore du chemin à faire pour devenir réellement mixte et intégrer l’histoire des femmes et du genre. Mais Annie, dont la santé s’était dégradée ces dernières années, serait heureuse de constater le dynamisme de l’association Mnémosyne et ses multiples actions à destination des enseignant.es du secondaire (tenue d’une table ronde thématique et d’un atelier pédagogique chaque année à Blois, production de podcasts « Du genre dans l’histoire »). Son travail continue…. Françoise, Geneviève, Irène

9 juillet 2024/par Mnémosyne
https://mnemosyne-asso.com/wp-content/uploads/2024/07/Annie-Rouquier.png 1080 1080 Mnémosyne https://mnemosyne-asso.com/wp-content/uploads/2019/09/logo.png Mnémosyne2024-07-09 08:00:242024-12-24 18:11:35En mémoire d’Annie Rouquier (1932-2024)
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