Controverse autour d’un féminisme à la française, dossier réalisé par Pascale Barthélémy, MCF d’histoire contemporaine, ENS de Lyon, dans le cadre du séminaire interdisciplinaire sur le genre, ISH, Lyon.

► Le 28 et 29 mai, dans le Monde, réaction d’Irène Théry à la tribune de Joan Scott.

Parmi les choses que j’ai mal vécues au début de l’affaire DSK, il y eut le fait de découvrir sur le site du New York Times un forum jetant le soupçon sur les femmes françaises. On y invitait des spécialistes à interroger l’attitude de notre société envers les inconduites sexuelles (sexual misconducts) des hommes de pouvoir (powerful men) sous le titre : « Les femmes françaises sont-elles plus tolérantes ? » Comme on pouvait le craindre, toute une gamme de stéréotypes antifrançais se déploie à cette occasion. Certes, certains proposent une critique de ces préjugés mais, entre la licence donnée au cliché et la porte ouverte à son refus, la partie n’est pas égale. Dans le contexte de l’arrestation spectaculaire de DSK, elle était même jouée d’avance. Le choix du mot misconduct, qui a simultanément en anglais un sens ordinaire et un sens juridique, déroulait le tapis rouge à tous les amalgames. Certes, au New York Times, on ne s’abaissera jamais à se demander si les femmes françaises n’auraient pas pour les agressions sexuelles et les viols, une certaine « tolérance ». Mais, sous l’égide de la catégorie des misconducts, chacun peut se sentir autorisé à disserter à partir d’un présupposé implicite : les glissements de sens et de corps qui mènent du badinage à la drague, de la drague aux incartades et des incartades aux infractions sexuelles, au risque de balayer, au final, toute la gamme allant du harcèlement au viol. En trois temps, l’intitulé du forum envoie valser toute prudence.

Tout d’abord, on pose qu’une certaine tolérance aux inconduites sexuelles des hommes de pouvoir pourrait bien être un trait spécifique de la société française. Le cas DSK devient une sorte de paradigme des virtualités dangereuses inscrites dans l’identité historique de tout un peuple, sur laquelle on invite à s’interroger.

Ensuite, au moment où un Français célèbre est inculpé, on propose de tourner le regard… vers les Françaises. Comme si ce transfert, du particulier au général et d’un sexe à l’autre, n’avait pas besoin de la moindre justification. Et comme s’il n’avait rien à voir avec le fait que parmi toutes les Françaises, il en est une qu’au même moment certains se délectent à dépeindre comme singulièrement « tolérante ». Derrière DSK, cherchez Anne Sinclair.

Pour clore le tout, on ouvre les colonnes d’un grand journal à un procès jusqu’alors resté limité à un secteur du monde académique : celui des notions de « singularité française » et de féminisme « à la française », procès que poursuivent, depuis deux décennies, certains courants des études de genre (gender studies). Il vise le féminisme universaliste qui fut longtemps dominant en France, et reste un adversaire pour le différentialisme anglo-saxon.

La nouveauté est que l’on puisse se saisir de l’affaire DSK pour tenter de disqualifier moralement une certaine approche de la question des sexes en sciences sociales, son refus du schéma dominants-dominées, son souci d’inscrire les statuts respectifs des hommes et des femmes dans la complexité du tissu social, son ambition aussi d’inscrire les relations sexuées au sein d’une vaste histoire des processus démocratiques, sans confondre enjeux de moeurs et enjeux de droit. Par-delà Anne Sinclair, apercevez Mona Ozouf.

Il s’est trouvé une ou deux contributrices à ce forum pour juger que le moment était venu de s’en prendre nommément à l’épouse de DSK, ce qui prouve que la presse de caniveau n’est pas le seul endroit où on patauge dans l’indignité. Quant au règlement de comptes incroyable auquel se livre l’historienne Joan Scott envers l’auteur des Mots des femmes et de Composition française, son titre dit bien son sens : « Feminism ? A Foreign Importation ».

A l’occasion de l’affaire DSK, on ose prêter à Mona Ozouf, l’une des plus grandes intellectuelles françaises, l’idée que le féminisme serait une « importation étrangère ». Et on ose insinuer ainsi que sous les atours subtils de la grande lectrice de Tocqueville, d’Henry James et d’Edith Wharton se cache un antiaméricanisme primaire doublé d’un antiféminisme foncier. Un pas est franchi. L’attaque est si inattendue qu’on reste interloqué. Où veut-on en venir ? Jusqu’à ce qu’on comprenne. Le féminisme à la française ne serait pas seulement la justification indirecte de la licence d’opprimer donnée aux mâles dominants par des femmes aussi aliénées que galantes. Il serait encore bien pire : l’émanation d’une sorte de francité marquée au coin par le refus de l’étranger et, je cite, « des musulmans ».

Mona Ozouf et bien d’autres (ces positions sont dites « majoritaires » dans le féminisme français depuis le bicentenaire de la Révolution en 1989) auraient « justifié leurs arguments sur l’incapacité des musulmans à assimiler la culture française en clamant que les musulmans ne comprennent pas qu’un jeu érotique ouvert est partie intégrante de l’identité française ». Et de conclure : « Quelle ironie, alors, que la victime de l’assaut sexuel présumé de Strauss-Kahn soit une musulmane. » Il est un certain degré dans l’ignominie qui s’enfonce tout seul dans le dérisoire. Comme aurait dit l’homme plein de verve qui parfois accompagnait Simone de Beauvoir, il faut plus d’une hirondelle pour faire le printemps, et plus d’une Joan Scott pour déshonorer un féminisme. Je n’en aurais pas même parlé si je n’avais pas éprouvé un tel sentiment d’accablement en découvrant ce forum dans un grand journal que j’admire.

Au nom d’un débat qui se voulait sérieux, on finit par jeter en exutoire aux appétits de la foule cultivée – qui n’a pas moins soif de boucs émissaires que la foule déchainée – les femmes françaises en général, le féminisme à la française en particulier, et jusqu’au nom de femmes remarquables érigées pour la circonstance en symboles racistes de la « tolérance » à la française pour les abus sexuels des puissants de ce monde.

Mais pouvait-on alors répondre aux clichés antifrançais par des clichés antiaméricains ? Certes pas, car il y avait urgence à balayer devant notre porte. Au moment même où la démocratie d’opinion américaine était secouée de tentations de tous ordres, de ce côté-ci de l’Atlantique notre débat public tanguait dangereusement.

Ce fut le fameux « troussage de domestique », cette insanité qui restera comme le symbole d’une façon de se serrer les coudes entre mâles au nom d’une innocence virile d’un autre âge. Ce fut, aussi, l’indifférence d’une partie des défenseurs sincères de la présomption d’innocence à la situation de la plaignante, à qui ils n’accordèrent pas un mot. S’ils avaient mille fois raison de s’émouvoir qu’un homme à terre fût offert avant tout procès à la dégradation publique, son nom et son image exposés comme au pilori, il était vraiment problématique pour notre idée commune de la justice qu’ils aient écarté d’un revers de main tout souci des droits élémentaires de celle qui se disait sa victime sexuelle.

C’est dans ce contexte agité, anxiogène et confus que j’ai écrit la tribune « La femme de chambre et le financier » parue, le 23 mai, sur Lemonde.fr et qui m’a valu plus de réponses en quelques jours qu’aucun des textes que j’ai écrits dans ma vie. Je voulais d’abord mettre de l’ordre dans mes pensées et mes colères, ne pas me laisser déborder par mes partis pris, mon histoire personnelle et familiale ou mes engagements citoyens, et résister au grand déballage de ragots et de détails scabreux qui nous entraînaient vers l’indécence généralisée. Comment, dans ces circonstances, ne pas céder à cette passion empoisonnée qu’est la jouissance du repoussoir ?

Je me suis lancée dans le débat public avec l’idée de contribuer à relever le défi d’un féminisme « à la française » en m’appuyant sur quelques-unes des valeurs qui lui donnent son style. Pas de justice sans justesse. Jamais de politique de la rancoeur. Ne pas oublier, quand on veut passionnément changer la société, qu’il y a aussi des legs du passé. Par exemple en ces temps où tout un chacun « se lâche » sans complexes, cette façon qu’ont eue certaines femmes, aristocrates ou domestiques, lettrées ou illettrées, d’affronter bravement l’adversité en mettant tout leur soin à cette tâche désuète, « se tenir ».

Mon sentiment est que, par-delà mes convictions, le féminisme à la française est toujours vivant. Il est fait d’une certaine façon de vivre et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu des du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés. En moins d’une semaine, avec humour et sans se mettre à ressembler aux caricatures qu’on se plaît à faire d’elles, les femmes françaises ont réussi à multiplier initiatives individuelles et mobilisations collectives, redresser la barre du débat français et revendiquer la « présomption de véracité » à laquelle a droit Nafissatou Diallo comme aussi importante que la présomption d’innocence qui doit bénéficier à DSK.

Elles ont redonné sa chance à la diversité de la pensée féministe et des centaines de milliers d’hommes s’y retrouvent très bien. Au milieu de la tempête de boue qui nous agite depuis deux semaines, un petit moment de grâce démocratique a réussi à se faufiler, par-delà les sexes et les cultures. Un moment fragile. Dès le 6 juin, quand débutera le choc sans merci, parole contre parole, d’un homme et d’une femme pris quoi qu’ils en aient dans les personnages que nous projetons sur eux, et que se feront face non pas seulement deux individus mais deux grands symboles des inégalités extrêmes de notre temps, il est à craindre que tout bascule à nouveau.

Controverse autour d’un féminisme à la française, dossier réalisé par Pascale Barthélémy, MCF d’histoire contemporaine, ENS de Lyon, dans le cadre du séminaire interdisciplinaire sur le genre, ISH, Lyon.

► Le 23 mai 2011, Irène Théry dans Le Monde : «La femme de chambre et le financier».

Ce matin du dimanche 15 mai, la surprise, l’incrédulité et la consternation nous ont littéralement saisis. Face à une forme inédite d’adversité politique et morale, on a senti partout le besoin de se hausser à la dimension de l’événement comme pour conjurer, dans l’union sacrée d’un silence suspendu, l’image salie de notre pays. Passé ce moment d’étrange stupeur, le débat a repris ses droits pour explorer ce qu’on nomme désormais « l’affaire DSK ». Dans le maelstrom des commentaires, comment s’y retrouver? Si l’on se souvient que l’enjeu de tout cela n’est pas de jeter aux chiens la vie privée ou la personnalité d’un homme à terre, mais une inculpation sexuelle précise dans le cadre d’une procédure criminelle définie, on aperçoit qu’un clivage nouveau est apparu dans le débat français. Evident d’une certaine façon, tant on s’accuse mutuellement aujourd’hui de n’avoir de considération que pour un maître de la finance mondiale ou de compassion que pour une pauvre femme de chambre immigrée, il n’est pourtant pas si simple à comprendre. D’un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d’innocence à laquelle a droit l’auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l’opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu’on n’a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l’ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l’innocence virile: « il n’y a pas mort d’homme », « un troussage de domestique »… Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d’un autre âge soient le révélateur providentiel d’un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n’est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d’innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c’est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

Car de l’autre côté, il y a ceux – au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées – qui s’efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n’a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu’on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C’est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d’un viol ou d’une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu’à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu’à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité « objective » ne s’impose pas d’elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé? Avant même qu’un procès n’aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s’enracine très exactement là: ce qui est en jeu au départ n’est jamais seulement la présomption d’innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu’une infraction sexuelle alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d’être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité comme un véritable droit ? Rien n’est moins sûr.

C’est pour cette raison que nombre de nos concitoyens ont eu le sentiment pénible qu’en France, on n’avait pas accordé à Madame Diallo un respect égal à celui qui fut témoigné à son agresseur présumé, Dominique Strauss-Kahn. Cette situation choquante n’est pas d’abord un problème de morale personnelle, mais de justice et d’institutions communes. On l’entrevoit bien: présomption d’innocence et présomption de véracité sont aussi cruciales l’une que l’autre pour bâtir une justice des crimes et délits sexuels marchant sur ses deux pieds. Mais pour le moment, nous ne les distinguons pas clairement et savons encore moins comment les faire tenir ensemble. Tout se passe alors comme si on ne pouvait choisir l’une que contre l’autre. En se targuant de respecter les grands principes pour DSK au moment où il était cloué au pilori, les partisans sincères de la présomption d’innocence n’ont pas vu qu’ils bafouaient au même instant la présomption de véracité à laquelle avait droit la jeune femme qui l’accuse de l’avoir violentée.

C’est pourquoi il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l’avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New-York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l’affaire d’Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique: celui de la procédure inquisitoire à la française. L’aurait-on déjà oublié? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d’accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d’élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd’hui.

La France donne souvent aux autres pays le sentiment d’être politiquement « en retard » sur les questions de sexe, de genre, de sexualité. Sans aborder ici cette vaste question, soulignons simplement que le procès de New-York ne doit pas nous enfermer dans une frilosité défensive au prétexte des clichés anti-français qui pleuvent sur nous depuis quelques jours. Au contraire, il devrait être l’occasion de nous emparer collectivement des grande questions sociales, historiques et anthropologiques qui sont l’horizon de sens commun à tous les procès pour crimes ou délits sexuels, en France comme ailleurs. En général, nous n’avons d’yeux que pour les ressorts psychologiques des transgressions sexuelles comme si nous ne voulions pas voir qu’elles ont lieu dans le contexte de mutations profondes des valeurs et des normes censées faire référence pour tous. Or, sous l’égide de l’égalité croissante des sexes, nous vivons aujourd’hui des bouleversements sans précédent du permis et de l’interdit sexuels. Les procès pour viol, qui se multiplient partout aujourd’hui, sont à la fois l’expression de ces mutations démocratiques et le symptôme de leur caractère inassumé.

Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l’ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l’homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu’on « trousse ». Comme l’a montré Georges Vigarello dans son Histoire du viol, celle-ci se déploie toujours à la croisée de l’appartenance sociale des individus et des statuts respectifs des hommes, des femmes et des enfants dans une société. Notre attachement à punir ce crime est la trace en creux de la valeur centrale que nous accordons non plus au mariage mais au consentement dans le grand partage entre le permis et l’interdit sexuels.

Mais les procès pour viol d’aujourd’hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d’une civilité sexuelle renouvelée, capable d’irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d’inscrire la sexualité au sein d’un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C’est la rançon de l’idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d’individus autarciques bons à consommer. Le consentement, cœur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi? Pourquoi? Et quand le refus de tout consentement s’est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New-York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet, la démocratie se retourne »contre elle-même » .

Pour prendre la mesure du ressort proprement sociologique de ce risque, il faut revenir à la sidération initiale qui fut la nôtre, et qu’une semaine de débat a déjà recouverte. L’image première qui nous a saisis ne s’arrêtait pas au seul DSK. C’était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d’origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui: un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l’intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l’entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n’était rien.

Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu’incarnent les personnages. C’est pourquoi il y a quelque chose d’épique dans ce qui s’est passé. En prenant en considération la parole d’une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n’a pas seulement démontré qu’elle pouvait en quatre heures renverser l’ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s’engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l’extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies.

Controverse autour d’un féminisme à la française, dossier réalisé par Pascale Barthélémy, MCF d’histoire contemporaine, ENS de Lyon, dans le cadre du séminaire interdisciplinaire sur le genre, ISH, Lyon.

► Le 20 mai 2011, dans le New York Times, Joan Scott reproche aux femmes françaises d’être plus tolérantes que les Américaines face aux « inconduites » (misconducts) sexuelles: «Feminism, a foreign Import?»
http://www.nytimes.com/roomfordebate/2011/05/18/are-french-women-more-tolerant/feminism-a-foreign-import

French political culture has long tolerated behavior like Strauss-Kahn’s, explaining it as a trait of national character — part of what the historian Mona Ozouf referred to as « the art of seduction. »

At least since the bicentennial of the French Revolution in 1989, many books and articles have been published arguing that the alternative to equality between the sexes (and indeed, to equality in society more generally) was an acceptance of the eroticized play of difference. Women, the subordinate sex, were said to acquire power as objects of masculine desire. Their role in the « passionate economy » was to civilize male brutality. The proponents of this view were often women — among them Ozouf and Claude Habib — who denounced feminism as a foreign import.

Furthermore, these proponents justified their arguments about the inability of Muslims to assimilate to the French culture by claiming thatMuslims did not understand that open erotic play was integral to Frenchness. How ironic, then, that the victim of Strauss-Kahn’s alleged sexual assault was a Muslim.

Of course, there are feminists who have long disagreed with this view of the national character, but they are in the minority. In light of the Strauss-Kahn scandal, they are being listened to.

The French media are finding it hard to dismiss this as a case of American puritanism. Strauss-Kahn’s alleged action, though more violent than the usual game of seduction, nonetheless reveals seduction not to be an « art, » but an entitlement that some powerful men assume comes with their status and their sex.

Paraguay

Guerre et métissage au Paraguay, 2001-1767, Capucine Boidin, Rennes, PUR, 2011.

Le Paraguay a une longue histoire, marquée par la guerre contre la Triple Alliance (1864-1870). La mémoire de cette année zéro hante encore aujourd’hui ses habitants qui, locuteurs du guarani, ne sont cependant pas Indiens. Partant d’une ethnographie d’une ancienne réduction jésuite, Capucine Boidin donne à comprendre le rapport des habitants à leur langue, à leurs terres, à leurs ancêtres et à la guerre. Grâce à une plongée dans les archives jusqu’en 1767, elle reconstitue le passé qui fut balayé par la grande rupture de 1870. Se saisissant des notions de métissage, de mémoire, de tactique et d’interstices, cet essai rencontre les travaux de langue anglaise développés sous l’appellation d’études subalternes. Avec une préface de Carmen Bernand.

http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=2562

 

À l’aube des Lumières, il semblerait que le diable se soit retiré du monde. S’il l’a fait, ce n’est pas sans laisser de traces ! Maître du faux, il a légué aux hommes ses talents de séduction et de tromperie. Tandis que les sorciers deviennent faux, leur commerce de magies prospère. La police de Paris, telle qu’elle se met en place depuis la fin du XVIIe siècle, se lance à la poursuite d’hommes et de femmes qui – contre argent comptant – promettent aux Parisiens la fortune… Leur action repose sur le secret, à la fois pierre d’achoppement et catalyseur des mutations sociales, politiques et épistémologiques que connaît le XVIIIe siècle. Depuis l’édit royal de 1682, qui clôt l’affaire des poisons, magie et sorcellerie se trouvent réduites à un simple prétexte camouflant des desseins autrement plus redoutables ; un siècle plus tard, la législation révolutionnaire déclare le prétexte imaginaire, et qualifie ceux qui s’en servent d’escrocs. Réalité et imagination ne désignent plus la même chose et cette mutation affecte la légitimité même des croyances. En interrogeant un phénomène prétendument obsolète, ce livre éclaire autant les nouvelles pratiques policières dans le Paris du XVIIIe siècle que l’épaisseur des sociabilités urbaines ordinaires. Il invite surtout à réfléchir à la signification du croire dans une société en quête de nouvelles certitudes.

http://www.editions.ehess.fr/ouvrages/ouvrage/les-secrets-des-faux-sorciers/

Secrets-Krampl Les secrets des faux sorciers. Police, magie et escroquerie à Paris au XVIIIe siècle, Ulrike Krampl, Paris, éditions de l’EHESS, 2011.

 

Ce livre pionnier éclaire la place et le sens des viols en temps de guerre. Parce que les victimes étaient majoritairement des civils et des femmes, les viols furent longtemps relégués au second plan, à la marge du champ de bataille. Ils étaient pensés entre butin et repos du guerrier, sans effet sur le cours de la guerre, marquant l’assouvissement de la pulsion sexuelle masculine. Vingt auteurs se penchent ici sur les différents conflits du XXe siècle, des guerres mondiales aux guerres civiles, de la Colombie à la Tchétchénie. Pour la première fois, ils tracent l’histoire de cette violence, en soulignent la complexité et l’ampleur, présentent la diversité des situations, le poids des imaginaires, les conséquences sociales et politiques, mais aussi intimes et émotionnelles. Avec les contributions de Raphaëlle Branche, Isabelle Delpla, Anne Godfroid, John Horne, Adediran Daniel Ikuomola, Maud Joly, Pieter Lagrou, Nayanika Mookherjee, Regina Mülhaüser, Mariana G. Muravyeva, Norman M. Naimark, Tal Nitsan, Daniel Palmieri, Nadine Puechguirbal, Amandine Regamey, Antoine Rivière, Alexandre Soucaille, Katherine Stefatos, Natalia Suarez Bonilla, Fabrice Virgili.

http://www.payot-rivages.net/livre_Viols-en-temps-de-guerre-Fabrice-Virgili_ean13_9782228907033.html

Viols-Branche Viols en temps de guerre, sous la direction de Raphaëlle Branche et Fabrice Virgili,Paris, Payot, 2011.

 

 

Intarissable d’éloges sur les bienfaits d’une éducation des filles bien tempérée, la société raisonneuse des Lumières renâcle à passer aux actes. Paris au XVIIIe siècle est pourvu en écoles propres à satisfaire les aspirations des familles selon leurs moyens, mais ne brillant guère par leurs audaces. Déchiffrer l’abécédaire, apprendre son catéchisme, broder, dessiner, danser ou chanter, tout cela ne compose pour les jeunes filles qu’un piètre bagage, comparé à la culture reçue au collège par leurs frères. En se gardant bien de cultiver des femmes savantes, l’enseignement des filles les confine dans les destins traditionnels, domestiques et religieux assignés à leur sexe. Lieu d’acquisition de savoirs, l’école est aussi un lieu de vie et de travail, reflet des enjeux et des conflits de la vie religieuse, culturelle, économique et sociale du temps. Un bon observatoire pour déceler, archives à l’appui, quelques ombres aux Lumières.

http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichelivre.asp?n_liv_cerf=1449

Education-Sonnet L’éducation des filles au temps des Lumières, Martine Sonnet, Paris, CNRS Ed/Ed. du Cerf, 2011.

 

Les meilleurs spécialistes de la période montrent que le genre comme méthode d’analyse donne un nouveau souffle à la réflexion historienne. Ils proposent une analyse inédite des sources classiques et une synthèse unique des travaux les plus récents sur la question essentielle du genre et de la sexualité.  Cet outil de travail exceptionnel est un voyage dans le monde gréco-romain à travers cinquante textes commentés en posant un regard différent sur les grandes figures de l’Antiquité gréco-romaine, et plus généralement sur les hommes et les femmes du temps.

http://www.armand-colin.com/livre/378102/hommes-et-femmes-dans-l-antiquite-grecque-et-romaine.php

 H_F_Antiquite Hommes et femmes dans l’Antiquité grecque et romaines; Le genre : méthode et documents, sous la direction de Sandra Boehringer et Violaine Sebillotte Cuchet, Paris, Armand Colin (coll. Cursus), 2011.

 

Peut-on évoquer la vie quotidienne des femmes dans la Grande Guerre alors qu’au fur et à mesure des recherches, apparaissent des figures et des « vies quotidiennes » si différentes selon les lieux de résidence, les actions et rôles de chacune, le poids de leur destin, de celui de leurs maris, compagnons ou fils ? Pour entrer dans la vie de ces femmes, dans leur coeur et appréhender les souffrances de leurs corps et de leurs esprits, les approches sont difficiles. Il existe en effet peu de correspondances ou de carnets, de souvenirs écrits ou oraux, il faut donc avoir recours le plus souvent à des études d’historiens, journaux d’époque, romans et films qui permettent de décrire la vie de ces femmes dans l’attente du retour du soldat. En raison de l’amour qu’elles portent à ce dernier, elles acceptent des rôles indispensables à une société en guerre, aussi bien infirmières qu’espionnes, et se lancent dans des métiers inconnus et pénibles. La reconnaissance ne sera pas au bout du chemin comme la Victoire et les discours pouvaient le leur laisser espérer

http://www.editions-belin.com/ewb_pages/f/fiche-article-les-femmes-dans-la-grande-guerre-17071.php?lst_ref=1

GrandeGuerre-Antier Les Femmes dans la Grande Guerre, Chantal Antier,Editions 14-18 Soteca, Collection Vivre dans la guerre, 2011.

 

Paris, 1911. Paul Grappe et Louise Landy s’aiment et se marient. Sur-vient la guerre. Paul déserte, se travestit en femme pour ne pas être arrêté et, pendant dix ans, aux yeux de tous, vit avec Louise sous l’identité de Suzanne Landgard. Il entraîne son épouse dans de multiples jeux sexuels et acquiert même une petite notoriété en étant l’une des premières « femmes » à sauter en parachute. En 1925, avec l’amnistie, Suzanne rede-vient Paul. Pour le couple, les choses commencent alors à se gâter… À partir d’archives étonnantes (photos, lettres, journaux intimes, documents judiciaires), Fabrice Virgili et Danièle Voldman racontent la très curieuse – et tragique – histoire de Paul et Louise, une histoire qui brasse les ques-tions des traumatismes de guerre, du travestissement, de l’homosexualité, des « troubles dans le genre », de la virilité, des violences conjugales et de la complexité des sentiments amoureux.

Fabrice Virgili, historien, chargé de recherche au CNRS, est l’auteur de plusieurs livres, dont La France « virile » : des femmes tondues à la Libération. Danièle Voldman, historienne, directrice de recherche au CNRS, est notamment l’auteure (avec Luc Capdevila) de Nos morts : les sociétés occidentales face aux tués de la guerre.

http://www.payot-rivages.net/livre_La-garconne-et-l-assassin–Fabrice-Virgili_ean13_9782228906500.html

Garconne_Assassin_couv La garçonne et l’assassin : Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Paris, Payot, 2011.